Un proto-féminisme : la « Querelle des femmes » (XVe siècle-XVIIIe siècle)

Publié par Anne Debrosse le 06 juin, 2025

Origines et histoire de la Querelle des femmes

L’expression de « Querelle des femmes », concurrente de « controverse des sexes », naît à la fin du XIXe siècle et est reprise de façon plus ou moins régulière jusqu’à aujourd’hui. À la Renaissance, « Querelle » veut dire « cause », notamment dans le vocabulaire juridique. Les parties prenantes parlaient de « dispute », d’« apologie », de « défense » ou encore de « grief ». Il s’agit donc de défendre la cause des femmes ou de les accuser. La Querelle s’origine dans un échange polémique : Christine de Pizan (1365-1431) entame une correspondance avec Jean de Montreuil et les frères Pierre et Gontier Col, dans le cadre de la Querelle du Roman de la Rose. Cette querelle littéraire est nommée d’après l’un des livres les plus célèbres du Moyen Âge, dont la deuxième partie reflète la furieuse misogynie alors répandue dans la société. Christine de Pizan s’empare du sujet et produit plusieurs écrits qui argumentent en faveur des femmes.

Parallèlement, des reconfigurations politiques et sociales restreignent la place des femmes. Leur socle est une théorisation renouvelée de leur infériorité morale, intellectuelle et physique de la part de certaines des nouvelles élites, en particulier les clercs, qui font évoluer la culture courtoise émanant d’une féodalité fondée sur la chevalerie. En effet, la culture courtoise offre une place prééminente aux dames, à travers la figure révérée de l’amante et la fin’amor. À défaut de ne pas être sexiste, elle ne traîne pas l’ensemble des femmes dans la boue au simple motif qu’elles sont des femmes. La pensée de la Renaissance était imprégnée des idées aristotéliciennes selon lesquelles seuls les hommes libres disposaient d’une réelle capacité de délibération, condition et source de leur liberté et de leur pouvoir. Démontrer leur vacuité ouvrait ainsi la porte à l’émancipation des femmes et au féminisme contemporain.

La Querelle des femmes débute ainsi en France en réaction à ces restrictions croissantes. Les femmes y prennent la parole à partir du milieu du XVIe siècle. En France, à part Christine de Pizan, Hélisenne de Crenne et Marie Dentière dans les années 1540, Marie de Romieu en 1581 sont les plus connues. Elles sont issues de différents milieux sociaux cultivés, de la bourgeoisie à l’aristocratie. On estime que Marguerite de Navarre, sœur du roi François Ier, y était discrètement impliquée. Auparavant, certaines soutenaient des intellectuels désireux de défendre leur cause.

Une dynamique européenne

Le débat infuse peu à peu la société européenne qui vit une époque de mutations, très tôt en Espagne, avec le Triunfo de las donas (après 1445) de Juan Rodríguez de la Cámara, qui a été immédiatement traduit en français et qui est contemporain du Champion des Dames de Martin Le Franc (vers 1441). En Italie, Moderata Fonte (Merito delle Donne, Venise, 1600), Lucrezia Marinella (La nobilita, et l’eccellenza delle donne, Venise, 1601) et d’autres s’emparent du débat, qui frisait déjà un demi-siècle plus tôt, en des termes très différents, chez Tullia d’Aragona (Dialogo della infinità di amor, Venise, 1547). En Angleterre, on estime que la Women Question a mené directement au mouvement suffragiste. Des traductions circulent, et les textes écrits en latin ont un lectorat pan-européen. L’un des plus lus, en langue originale ou en traduction est celui d’Henri Corneille Agrippa, De nobilitate et praecellentia foeminei sexus (Anvers, 1529).

François de Billon, Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin, Paris, Jan d'Allyer, 1555.
Écrit en français, il est lisible par un public français plus large que les textes en latin.
François de Billon, Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin, Paris, Jan d'Allyer, 1555. Écrit en français, il est lisible par un public français plus large que les textes en latin.

Ces ouvrages empruntent des formes diverses (traités sous forme dialogique, de sommes, allégories…), souvent agonistique, sont rédigés en langue latine ou vernaculaire, et diffusent les mêmes images et arguments, établis sur l’autorité des Saintes Écritures, des Anciens et sur des exemples historiques (listes de femmes de savoir, de pouvoir…). Par exemple, Jacques Olivier produit l’Alphabet de l’imperfection et malice des femmes (1617), contre lequel est publiée, par le Capitaine Vigoureux, La defense des femmes contre L’alphabet de leur pretendue malice et imperfection (1617), à laquelle Olivier répond par une Responce aux impertinences de l’aposté capitaine Vigoureux : sur la défense des femmes (1617), contrecarré par l’anonyme L’Excellence des femmes, avec leur reponse a l’autheur de l’Alphabet (1618). Si ces échanges sont typiques de la Querelle, elle ne s’y résume pas : elle s’est répandue dans l’ensemble de la production culturelle du temps. On en trouve des éléments dans les livres les plus lus, comme Il libro del Cortegiano (1528) de Castiglione, l’Orlando furioso (1516 puis 1532) de l’Arioste, et jusque dans des ouvrages portant sur la poétique : Lilio Gregorio Giraldi, dans ses Historiae poetarum, tam graecorum tam latinorum, dialogi decem (1545), présente une liste de poétesses pour prouver qu’elles ne sont pas des raretés, et donc que les femmes ont la même capacité que les hommes à devenir poètes.

Dans ces ouvrages, les qualités prêtées aux femmes sont majoritairement traditionnelles (pudeur, fidélité…) et l’amour et le mariage sont célébrés en ce qu’ils bonifient les hommes. Le contenu est toutefois subversif, par le simple fait d’affirmer que les femmes disposent des mêmes capacités intellectuelles et morales que les hommes. Ce débat généralisé a des répercussions sociales. En voici un exemple : un étudiant de l’université de Cologne ayant présenté les thèses misogynes d’Acidalius Valens devant un parterre de mères de famille, ces dernières l’ont frappé à mort à l’aide de leurs chaises, comme le rapporte un document juridique. Elles ont été acquittées, la mise à mort ayant été considérée comme juste (1639). Il franchit également les frontières de l’Europe pour s’exporter au Nouveau Monde.

L’argumentation prend un tour nouveau avec François Poullain de la Barre (De l’excellence des hommes contre l’égalité des sexes, 1673). Admirateur de Descartes, il teste sa méthode sur la question des femmes. Il en vient à balayer les postulats aristotéliciens sur le corps humain : rien ne prouve absolument la théorie des humeurs, par exemple. Dès lors, il est probablement le premier à dire que les corps masculin et féminin sont similaires, hormis pour ce qui concerne l’appareil reproducteur, et que l’un n’est pas inférieur à l’autre, contredisant en cela la fameuse formule « tota mulier in utero », qui faisait des femmes les jouets de leur utérus.

La Querelle des femmes a-t-elle une fin ?

On peut estimer que la Querelle s’est arrêtée au profit d’autres formes d’argumentation, même si les vestiges de certains arguments existent encore aujourd’hui. Mais l’idée que les femmes sont inférieures ou supérieures aux hommes car elles proviennent de la côte d’Adam n’est plus guère évoquée après le XVIIe siècle (elle remonte à saint Paul, Première Épître aux Corinthiens). La Révolution française constitue une borne plus pertinente car l’égalité devient un horizon tangible, qui donne lieu ensuite à l’avènement du féminisme, entreprise politique concertée et non plus seulement intellectuelle. Certain•es estiment cependant que la Querelle perdure aujourd’hui, en ce qu’elle est l’un des affluents des féminismes contemporains. En ce sens, à l’expression « Querelle des femmes », limitante et peu transparente, est préférée la notion de « proto-féminisme », qui désigne toutes les réflexions et tentatives pour obtenir plus de droits pour les femmes précédant le féminisme à proprement parler. Cependant, l’expression « Querelle des femmes » a le mérite de distinguer une étape parmi celles de la construction du féminisme : elle contextualise un débat précis, sur l’égalité des femmes dans les domaines qui pourraient (ont pu) leur ouvrir l’accès à une égalité de fonctions : les capacités intellectuelles et morales.

Christine de Pizan, ouverture de La Cité des Dames, 1405 (éd. Éric Hicks et Thérèse Moreau, Le Livre de Poche, 2021).

Christine de Pizan est la première femme à pouvoir vivre de son talent littéraire. Son œuvre, considérable, très variée (de la poésie d’amour au traité de guerre en passant par les traités moraux) et innovante, a joui d’un succès non moins considérable. L’ouverture de La Cité des Dames justifie la prise de parole en faveur des femmes.

« Selon mon habitude et la discipline qui règle le cours de ma vie, c’est-à-dire l’étude inlassable des arts libéraux, j’étais un jour assise dans mon étude, tout entourée de livres traitant des sujets les plus divers. L’esprit un peu las de m’être si longtemps appliquée à retenir la science de tant d’auteurs, je levai les yeux de mon texte, décidant de délaisser un moment les livres difficiles pour me divertir à la lecture de quelque poète. C’est dans cet état d’esprit qu’il me tomba entre les mains certain opuscule qui ne m’appartenait pas, mais qui avait été pour ainsi dire laissé en dépôt chez moi par un tiers. Je l’ouvris donc, et vis qu’il avait pour titre Les Lamentations de Mathéole. Je me pris alors à sourire, car si je ne l’avais jamais vu, je savais que ce livre avait quelque réputation de dire grand bien des femmes !… […] Mais la lecture de ce livre, quoiqu’il ne fasse aucunement autorité, me plongea dans une rêverie qui me bouleversa au plus profond de mon être. Je me demandais quelles pouvaient être les causes et les raisons qui poussaient tant d’hommes, clercs et autres, à médire des femmes et à vitupérer leur conduite soit en paroles, soit dans leurs traités et leurs écrits. Il n’y va pas seulement d’un ou deux hommes, ni même de ce Mathéole, qui ne saurait prendre rang parmi les savants, car son livre n’est que raillerie ; au contraire, aucun texte n’en est entièrement exempt. Philosophes, poètes et moralistes – et la liste en serait bien longue –, tous semblent parler d’une même voix pour conclure que la femme est foncièrement mauvaise et portée au vice. Retournant attentivement ces choses dans mon esprit, je me mis à réfléchir sur ma conduite, moi qui suis née femme ; je pensais aussi aux nombreuses autres femmes que j’ai pu fréquenter, tant princesses et grandes dames que femmes de moyenne et petite condition, qui ont bien voulu me confier leurs pensées secrètes et intimes ; je cherchais à déterminer en mon âme et conscience si le témoignage réuni de tant d’hommes illustres pouvait être erroné. Mais j’eus beau tourner et retourner ces choses, les passer au crible, les éplucher, je ne pouvais ni comprendre ni admettre le bien-fondé de leur jugement sur la nature et la conduite des femmes. Je m’obstinais par ailleurs à accuser celles-ci, me disant qu’il serait bien improbable que tant d’hommes illustres, tant de grands docteurs à l’entendement si haut et si profond, si clairvoyants en toutes choses – car il me semble que tous l’aient été –, aient pu parler de façon aussi outrancière […]. Cette seule raison suffisait à me faire conclure qu’il fallait bien que tout ceci fût vrai, même si mon esprit, dans sa naïveté et son ignorance, ne pouvait se résoudre à reconnaître ces grands défauts que je partageais vraisemblablement avec les autres femmes. Ainsi donc, je me rapportais plus au jugement d’autrui qu’à ce que je sentais et savais dans mon être de femme ».

À la fin du passage, Raison, Droiture et Justice viennent à son secours et la soutiennent pour qu’elle édifie une ville en l’honneur des femmes et pour les protéger des attaques sexistes. Le personnage de Christine est présenté comme étant l’autrice elle-même. Ce passage est l’un des actes fondateurs de la Querelle des femmes et, par extension, de la pensée féministe. La Cité des Dames est un ouvrage polémique réfléchissant sur la misogynie de son temps et posant les bases d’une argumentation raisonnée pour réhabiliter les femmes.

Bibliographie

Consulter le site d’Éliane Viennot, qui offre une bibliographie exhaustive.

Revisiter la Querelle des femmes. Discours sur l’égalité/inégalité des femmes et des hommes, 4. vol, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2012-2015.

Marc Angenot, Les Champions des femmes. Examen du discours sur la supériorité des femmes (1400-1800), Montréal, Presses Universitaires du Québec, 1977.

Gisela Bock & Margarete Zimmerman (dir.). Querelles, Jahrbuch für Frauenforschung, 1997, 2, Stuttgart/Weimar, J. B. Metzler, 1997.

Katherine H. Henderson & Barbara F. McManus, Half Humankind – Contexts and Texts on the Controversy about Women in England, 1540-1640, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 1985.

María Dolores Ramirez Almazán, Milagro Martín Clavijo, Juan Aguilar González & Daniele Cerrato (dir.), La querella de las mujeres en Europa e Hispanoamérica, Sevilla, Arcibel, 2011.