L’affaire Violette Nozière : relire le parricide au prisme du genre

Publié par Zoé Poli & Juliette Zanetta le 06 juin, 2025

Du crime à l’affaire : mobilisations judiciaires et médiatiques dans l’entre-deux-guerres

Ill. 1 : Anne-Emmanuelle Demartini, Violette Nozière, la fleur du mal. Une histoire des années trente, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2017.
Ill. 1 : Anne-Emmanuelle Demartini, Violette Nozière, la fleur du mal. Une histoire des années trente, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2017.

Anne-Emmanuelle Demartini, historienne du crime et de ses représentations, part de l’étude d’un fait divers pour écrire une histoire culturelle des imaginaires genrés entourant les femmes criminelles. L’affaire Violette Nozière a marqué la société française de l’entre-deux-guerres et son traitement médiatique foisonnant donne matière à l’écriture historienne.

Suivant la trame chronologique de l’affaire, l’autrice en décortique les étapes. Elle revient d’abord sur la double tentative d’empoisonnement, en mars puis en août 1933, du couple Nozière par leur fille Violette, âgée de 18 ans, et qui conduit à la mort du père. La mère dénonce la fille, et cette dernière fait rapidement l’objet d’une double attention médiatique et policière. Il s’agit de retrouver celle qui est présumée coupable du crime le plus élevé dans le Code pénal, le parricide, puis d’établir les mobiles de son acte. La presse constitue une masse documentaire qui permet de restituer la réception du « Drame de la rue de Madagascar », où vit la famille Nozière. Les archives judiciaires sont elles aussi exploitées. L’ouvrage donne à voir les limites de ces sources mais aussi leur intérêt pour démontrer le caractère genré de la justice de l’entre-deux-guerres. Le dossier d’instruction inclut les procès-verbaux d’interrogatoire de Violette Nozière et les dépositions des différents témoins, retranscrits par le greffier. Ces documents, produits dans le cadre de l’investigation policière puis de l’instruction judiciaire, donnent accès à des discours orientés par les questions posées.

Le livre entraîne les lecteurs et lectrices dans l’émulation collective suscitée par l’affaire, en étudiant son traitement par les différents journaux et magazines. Les discours des années 1930 sur l’âge, le genre et la sexualité de Violette Nozière émergent. En parallèle, la démocratisation de l’usage de la photographie dans la presse donne un visage à celle que les journalistes représentent comme un « monstre en jupons ». Contrairement à d’autres grandes affaires criminelles, l’affaire Nozière attire l’attention dès les débuts de l’enquête, dans un contexte de diffusion massive des journaux permise par les lois sur la liberté de la presse de 1881 et par le développement de la lecture de masse. La baisse du prix du papier, l’augmentation du nombre de pages et le processus d’alphabétisation alimentent la compétition entre les différents quotidiens et les amènent à surenchérir sur l’affaire, à coups de titres aguicheurs. Quatre titres principaux s’affrontent : Le Petit journal, Le Journal, Le Matin et Le Petit parisien. Plus largement, la presse d’opinion (La Croix, Le Figaro, L’Humanité), la presse hebdomadaire (Le Balzac, Gringoire, Marianne…), ou encore la presse spécialisée dans les affaires policières (Détective, Police magazine) suivent les rebondissements de l’enquête, jusqu’au procès (Ill. 2).

ll. 2 : Une du magazine Détective, le 7 septembre 1933. La presse, avec l’usage grandissant des photographies, portrait Violette Nozière en « monstre en jupons ». Source : Criminocorpus
ll. 2 : Une du magazine Détective, le 7 septembre 1933. La presse, avec l’usage grandissant des photographies, portrait Violette Nozière en « monstre en jupons ». Source : Criminocorpus

En contrepoint, l’autrice mobilise les positionnements artistiques et littéraires sur l’affaire, dont s’emparent les surréalistes à travers un recueil de poèmes à l’effigie de Violette. Néanmoins, rares sont ceux qui défendent la thèse de l’inceste pour expliquer le mobile du crime.

L’engouement pour l’affaire tient à la fois à son exceptionnalité – le parricide est un crime rare, l’empoisonnement une méthode peu employée – et aux tabous qu’elle aborde : celui du meurtre du père, mais aussi celui de l’inceste, dont Violette accuse son père en avouant son crime. Cette accusation suscite d’intenses débats dans la presse sans être retenue au moment du procès.

Si les débats du procès ne figurent pas dans les archives, son déroulé peut être restitué grâce aux nombreux articles publiés dans les journaux. L’autrice l’analyse comme le procès d’une génération, celle d’une jeunesse étudiante et frivole qui fait face à une génération patriote, ayant vécu la guerre. Transgressant les normes d’âge en refusant la posture docile attendue des jeunes filles, Violette ébranle aussi les normes de genre.

Violette Nozière, un « monstre à jupons » à l’épreuve du genre

Lorsqu’elle est arrêtée par la police en 1933, Violette Nozière a 18 ans. Elle est alors mineure, puisque la majorité civile est fixée à 21 ans, mais responsable aux yeux de la loi, car majeure pénalement. La presse la dépeint comme une mauvaise enfant, vicieuse et menteuse : elle fréquenterait différents hommes, de façon épisodique, et sans projet de mariage à la clé. Le mariage est pourtant toujours envisagé comme l’horizon auquel doivent tendre les jeunes filles et qui leur permet de passer du côté de l’âge adulte. Les représentations de la sexualité illicite de Violette Nozière, en dehors du cadre du mariage, sont renforcées par une rumeur qui la dit porteuse de syphilis. Cette infection sexuellement transmissible particulièrement contagieuse est identifiée comme un fléau social dès le xixe siècle. Elle inquiète d’autant plus dans une société préoccupée par le déclin démographique depuis les lendemains de la Grande Guerre.

Par sa sexualité, Violette Nozière transgresse les normes de genre de son époque. Elle ébranle également les grandes catégories criminelles : dans les années 1930, les femmes représentent moins de 17 % des condamnées pour crimes. L’arme utilisée, le poison, est conforme aux représentations genrées : l’empoisonnement est considéré comme un procédé féminin, assimilé aux potions abortives. En revanche, la façon dont Violette Nozière administre le poison contrevient aux attendus de l’époque. Au sein du foyer, ses victimes sont désarmées mais aussi trompées, puisque l’empoisonnement du repas pervertit la fonction nourricière accolée aux femmes.

Ici, c’est une jeune femme qui commet un parricide, communément pensé comme un crime masculin – un fils qui tue son père – et de la plus haute gravité. Il est d’ailleurs le seul crime jamais excusable, car il déroge à l’ordre familial et social : il touche au statut du père, maître du foyer dans le Code civil de 1804. Crimes rares, le parricide et l’empoisonnement sont inscrits dans le Code pénal de 1810, en vigueur jusqu’en 1994. Ce n’est pas le cas de l’inceste.

En effet, au cours d’un interrogatoire, Violette Nozière évoque avoir été victime de violences sexuelles répétées de la part de son père. Cette accusation est envisagée dans la presse comme un « ignoble système de défense » qui souille la mémoire du défunt (Ill.3).

Ill. 3 : Une du quotidien Le Petit Journal, le 10 septembre 1933. La presse réagit aux accusations d’inceste de Violette Nozière à l’encontre de son père. Source : Gallica, BnF)
Ill. 3 : Une du quotidien Le Petit Journal, le 10 septembre 1933. La presse réagit aux accusations d’inceste de Violette Nozière à l’encontre de son père. Source : Gallica, BnF)

Caractéristique du tabou lié à l’inceste dans une société de l’entre-deux-guerres pourtant moins puritaine que celle du xixe siècle, cette réticence illustre la difficulté sociale à entendre et à parler de ces violences intrafamiliales. Le mot « inceste » est d’ailleurs peu utilisé dans les quotidiens étudiés par Anne-Emmanuelle Demartini, qui lui substituent des périphrases telles que « la monstrueuse accusation », « l’infâme », « l’abominable », se contentant d’une qualification morale qui édulcore les faits.

Tout au long de l’affaire, c’est à un arsenal policier et judiciaire exclusivement masculin qu’est confrontée la jeune Violette Nozière. Les femmes n’obtiennent le droit de faire partie des jurés populaires qu’en 1945. Les métiers de la magistrature ne leur sont ouverts qu’après la Libération, en 1946. La police municipale parisienne recrute, quant à elle, les deux premières femmes agents de police en 1935, mais ce n’est qu’en 1968 que le concours d’officier de police adjoint est ouvert aux candidatures féminines.

Reconnue coupable et condamnée à mort, Violette Nozière est graciée immédiatement après son procès, comme c’est le cas pour toutes les femmes depuis 1887. Elle est alors condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Sa peine est ensuite réduite à douze ans et elle obtient sa réhabilitation en 1963.

En intégrant le genre à son analyse, Anne-Emmanuelle Demartini met en lumière la façon dont les différents traitements de l’affaire ont marqué les imaginaires. Tout au long de l’ouvrage et surtout dans l’épilogue, l’autrice propose une réflexion sur le rôle de l’historienne : elle assume avoir recours à un « anachronisme contrôlé » et démontre que les travaux actuels sur l’inceste invitent à croire Violette.

Bibliographie

Ambroise-Rendu, Anne-Claude, Histoire de la pédophilie xixe-xxe siècle, Paris, Fayard, 2014.

Demartini, Anne-Emmanuelle, Doyon, Julie, Le Caisne, Léonore, Dire, entendre et juger l’inceste : du Moyen Âge à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, 2024.

Kalifa, Dominique, L’encre et le sang. Récits de crime et société à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1995.

Sohn, Anne-Marie, « Les attentats à la pudeur sur les fillettes en France (1870-1939) et la sexualité quotidienne », Mentalités, 3, Violences sexuelles, 1989, p. 71-11.