La place des expériences et des émotions en classe
L’États-unienne bell hooks situe sa réflexion et ses pratiques pédagogiques dans trois lignées : celle de ses premières enseignantes noires des écoles ségréguées qu’elle fréquentait dans le Sud rural, dans le contexte des lois Jim Crow ; celle des pédagogies critiques du pédagogue brésilien Paulo Freire (1921-1997) ; celle de la pensée féministe. Au début des années 1970, elle est la seule étudiante noire d’origine rurale et populaire à l’université de Stanford (Californie). Elle y subit les effets d’une éducation où il est rarement question de la classe, et jamais de la race, suscitant son intérêt pour les pédagogies alternatives intégrant ces perspectives, ainsi que pour les enjeux féministes.
Dans ses pratiques d’enseignement en tant que professeure d’anglais, d’études africaines et afro-américaines ou d’études de genre, bell hooks entend donner de la place à la joie, au plaisir et au bien-être. Elle souhaite détruire ce qu’elle appelle « l’ennui écrasant » qui attesterait d’une atmosphère sérieuse. Pour elle, toutes les personnes d’une salle de cours participent à construire les dynamiques d’enseignement. Dès lors, en remplaçant la verticalité, dans laquelle la personne détentrice du savoir le distribue aux élèves qui en deviennent des consommateurs et des consommatrices passives, il s’agit de constituer une « communauté excitée d’apprendre ». Comment y parvenir ?
Si bell hooks met l’accent sur le fait qu’une éducation à la liberté ne peut jamais reposer sur des « principes absolus », elle estime qu’il est essentiel de reconsidérer la place de l’expérience et des émotions en classe. Elle affirme ainsi qu’il n’y a pas de hiérarchie entre l’expérience et d’autres méthodes de construction du savoir, et elle montre comment les récits du quotidien vécu participent à la situation d’apprentissage. La vie en société nous enseigne tous les jours la valeur accordée aux idées et aux voix de chacune et chacun. Celles et ceux qui se trouvent en position marginale ont souvent une conscience plus aiguë des effets de socialisation, mais n’ont pas l’habitude d’exprimer leur perception de la minorisation de leur point de vue. Donner une place à la mise en récit des expériences, c’est permettre à des paroles conflictuelles d’émerger. C’est aussi remettre en question le cadre même de la classe et des interactions qui s’y déroulent. Cependant, le but de bell hooks n’est pas de renverser les hiérarchies ou de privilégier certaines voix, mais bien d’affirmer la présence et le droit à la parole de tout le monde.
Selon hooks, pour responsabiliser et autonomiser les élèves, pour que l’apprentissage devienne un processus partagé, la personne qui enseigne a le droit de montrer sa singularité en apportant le récit de ses propres expériences. Si elle s’entraîne à lier des récits autobiographiques à ses enseignements théoriques, elle montre qu’elle est présente « en corps et en esprit ». La posture faussement neutre d’une personne omnisciente – qui a pourtant des désirs particuliers, dissimulés mais néanmoins agissants – laisse ainsi la place à une posture humaine et vulnérable, ce qui ne revient pas à nier le fait que l’enseignant a plus de pouvoir ou à prôner l’égalitarisme.
La réflexion de hooks tire sa force de l’idée qu’il n’est pas possible de se couper de ses émotions, de son vécu corporel, si l’on veut apprendre, enseigner ou tout simplement penser intelligemment. hooks dément le préjugé selon lequel parler des émotions en classe reviendrait à faire « une sorte de thérapie de groupe ». Elle pose plutôt la question : comment peut-il y avoir une quelconque excitation pour les idées si l’on est fermé émotionnellement ? Il s’agit de la joie, du plaisir, de l’excitation, mais également de la colère, la tristesse ou la douleur. Ces dernières peuvent elles aussi aider à se tourner vers le savoir, à éveiller le désir de comprendre, à saisir ce qui se passe autour de et à l’intérieur de chacune et chacun, et ainsi à forger des êtres plus critiques et plus libres.
Néanmoins, les contextes institutionnels sont rarement propices aux pratiques pédagogiques expérimentales. Par exemple, dans les contextes où les effectifs en classe augmentent, mettre en place une éducation à la liberté devient difficile et potentiellement épuisant. hooks est consciente de ces défis. S’inspirant de la philosophie du moine bouddhiste Thich Nhat Hanh (1921-2022), elle encourage la personne qui enseigne à s’assurer de sa propre réalisation personnelle avant de s’occuper de celle de ses élèves. Elle l’incite aussi à laisser une place à l’erreur et à l’échec qui accompagnent le métier d’enseigner, en sortant du « binarisme bon/mauvais ».
Penser des exercices pour prendre conscience des rapports sociaux
En cours, hooks commence toujours par évoquer sa propre expérience et sa manière de la théoriser, puis elle fait écrire aux élèves de courts textes sur leurs expériences ou leurs souvenirs, afin de relier l’enseignement à leurs propres vécus. Cet exercice permet aussi de transformer les rapports entre celles et ceux qui participent à l’enseignement, élèves comme enseignante, et de créer de nouvelles dynamiques relationnelles :
« Quand j’enseigne *L’Œil le plus bleu* de Toni Morrison dans mon cours d’introduction aux autrices noires, je demande aux étudiant·es d’écrire un paragraphe autobiographique sur un de leurs premiers souvenirs racisés. Chaque personne lit son paragraphe en cours. Notre écoute collective réaffirme la valeur et l’unicité de chaque voix. […] Cela nous aide à créer une conscience commune de la diversité de nos expériences, et offre un sens limité à celles-ci, comme informant ce que nous pensons et disons. Puisque cet exercice fait de la classe un espace où l’expérience est valorisée, et non pas niée ou jugée insignifiante, les étudiant·es semblent moins enclin·es à faire du récit expérientiel un lieu où s’affronter pour avoir la parole […]. Dans nos cours, les étudiant·es ne ressentent ordinairement pas le besoin d’être en concurrence, puisque la notion même de voix privilégiée d’autorité est déconstruite par notre pratique critique collective. »Dans son ouvrage Apprendre ensemble, hooks présente un autre exercice pédagogique destiné à aider les étudiant·es à traverser leur déni du racisme comme phénomène structurel :
« En cours, j’entends souvent des groupes d’étudiant·es me dire que le racisme ne trace désormais plus les contours de nos vies, que la différence raciale n’existe pas, que “nous sommes simplement toustes des personnes”. Je leur donne ensuite, quelques minutes plus tard, un exercice. Je leur demande si iels étaient sur le point de mourir et qu’iels pouvaient choisir de revenir dans le corps d’un homme blanc, d’une femme blanche, d’une femme noire ou d’un homme noir, quelle serait l’identité qu’iels choisiraient. Chaque fois que je propose cet exercice, la plupart, quels que soient leur genre ou leur race choisissent toujours d’être blanc·hes, et le plus souvent un homme blanc. La femme noire est la moins choisie. Quand je demande aux élèves d’expliquer leur choix, iels s’emploient à faire une analyse sophistiquée de la notion de privilège racial (en croisant des perspectives prenant le genre et la classe en considération). Cette déconnexion entre leur rejet explicite de la race comme marqueur de privilège, et leur compréhension inconsciente, est un fossé à combler, une illusion qui doit être brisée avant que toute discussion concernant la race et le racisme puisse avoir lieu. »Les expériences que bell hooks décrit offrent une perspective précieuse pour comprendre et saisir les enjeux actuels et les fractures de la société. Son ouvrage met en avant la nécessité d’inventer des solutions collectives à l’échelle locale, celle de la classe, pour faire face aux défis quotidiens.
Bibliographie
Laurence de Cock, Irène Pereira (dir.), Les pédagogies critiques, Marseille, Agone, 2019.
Fabrice Dhume, Marguerite Cognet, « Racisme et discriminations raciales à l’école et à l’université : où en est la recherche ? », Le français aujourd’hui, n° 209, 2020/2, p. 17-27.
Nassira Hedjerassi, « bell hooks ou une ‘pédagogie engagée’, non classiste, non (hétéro)sexiste, non raciste », Blog du projet SVT-Égalité, 14 janvier 2020.
Fania Noël, Dix questions sur les Féminismes Noirs, Montreuil, Libertalia, 2024.