Former les sages-femmes à l’accouchement : l’enseignement d’Angélique du Coudray

Publié par Emmanuelle Berthiaud le 09 février, 2026

Cette notice est le fruit d’un entretien avec Emmanuelle Berthiaud. Propos recueillis par Irène Gimenez, Sara Legrandjacques et Juliette Milleron.

Un parcours exceptionnel de sage-femme et de pédagogue

Ill. 1 : Portrait de Mme du Coudray, Par François le Villain / Auguste Toussaint Lecler. Wikipedia
Ill. 1 : Portrait de Mme du Coudray, Par François le Villain / Auguste Toussaint Lecler. Wikipedia

Angélique Marguerite Le Boursier du Coudray (autour de 1712-1792 ; Ill. 1) grandit dans une famille auvergnate dont le milieu social demeure inconnu. Elle se forme à Paris à partir de 1737, auprès d’une sage-femme jurée du Châtelet, selon une modalité d’apprentissage en usage depuis la fin du Moyen Âge. Une minorité de sages femmes pouvait également se former auprès d’une maîtresse sage femme à l’Office des accouchées de l’Hôtel Dieu de Paris ou à la maternité de Strasbourg. Après deux années de formation, Angélique du Coudray réussit son examen devant des chirurgiens en 1739 et devient sage-femme jurée en 1740. Elle exerce ensuite une quinzaine d’années auprès de la bourgeoisie parisienne. Alors que la majorité des sages-femmes demeurent dans les centres urbains, elle choisit de revenir en Auvergne à la demande d’un seigneur de Thiers, afin d’y porter secours aux femmes privées d’assistance.

Elle constate alors, dans les campagnes, la forte mortalité infantile et maternelle, ainsi que le manque de formation des accoucheuses traditionnelles, ces « matrones » au savoir-faire empirique, sollicitées au sein des réseaux de voisinage sans qu’il s’agisse d’une véritable profession. Angélique du Coudray met alors au point une méthode pédagogique originale, reconnue par un brevet royal en 1759, qui lui accorde le droit d’aller enseigner l’art des accouchements dans les provinces françaises. À cette période, l’accouchement devient un enjeu de santé publique et de gestion des populations : la mortalité des mères et des nouveau-nés devient intolérable aux yeux des élites politiques et médicales, des curés chargés d’enregistrer les décès, mais aussi des femmes elles-mêmes qui ne résignent plus à mourir en couches – signe d’une profonde évolution des mentalités.

Angélique du Coudray dispense des cours itinérants d’une durée moyenne de six à huit semaines, dans un véritable tour de France qu’elle poursuit jusqu’en 1783. Le mannequin pédagogique grandeur nature qu’elle conçoit est reconnu par l’Académie de médecine en 1758. Cette activité lui assure à la fois rémunération et reconnaissance, notamment par l’octroi d’une pension royale. Après sa retraite, sa nièce, Marguerite Coutanceau, reprend le flambeau en poursuivant ses formations.

Si Angélique du Coudray n’est pas la première sage femme renommée – elle s’inscrit dans la lignée de Louise Bourgeois (1563-1636), sage femme de Marie de Médicis et autrice d’ouvrages d’obstétrique – elle contribue pleinement à la dynamique de professionnalisation et de consolidation des savoirs et des savoir-faire autour de la naissance qui s’affirme alors en Europe, comme en témoignent l’Anglaise Elizabeth Nihell (1723-1776) ou l’Allemande Justine Siegemundin (1636-1705). Son parcours demeure toutefois exceptionnel par son rôle de formatrice en dehors des structures hospitalières et par la reconnaissance nationale qu’elle obtient en tant qu’enseignante et maîtresse sage femme.

Une méthode pédagogique originale : former les sages-femmes en se mettant à leur portée

L’expertise d’Angélique du Coudray ne repose pas sur son expérience personnelle de la maternité. Sa méthode pédagogique comporte un versant théorique, exposé dans le manuel qu’elle publie pour transmettre des connaissances anatomiques de base illustrées par de nombreuses planches en couleur (ill. 2), et un versant pratique, fondé sur la démonstration puis la manipulation sur un mannequin d’accouchement (ill. 3).

Ill. 2 : Planche représentant l’appareil génital d’une femme enceinte, tirée de L’Abrégé de l’Art des accouchements, 1759, réédité en 1777.
Ill. 2 : Planche représentant l’appareil génital d’une femme enceinte, tirée de L’Abrégé de l’Art des accouchements, 1759, réédité en 1777.

Ill. 3. Fac-similé du mannequin pédagogique d’accouchement d’Angélique du Coudray. Exposé au musée de l’Homme à Paris. Source : MNHN – J.C. Domenech
Ill. 3. Fac-similé du mannequin pédagogique d’accouchement d’Angélique du Coudray. Exposé au musée de l’Homme à Paris. Source : MNHN – J.C. Domenech

Cette « machine », modulable en volume et en forme grâce à un système de rubans, permet de reproduire les différents stades de la grossesse, l’ampliation du vagin, la disposition des viscères ou encore les fœtus à différents degrés de maturité, avec un grand souci du détail anatomique : crâne doté de fontanelles, cordon ombilical, colonne vertébrale souple. Les élèves apprennent ainsi à reconnaître par le toucher les différentes présentations de l’enfant, à effectuer des manœuvres appropriées et à diagnostiquer les cas de mort in utero. L’un des objectifs essentiels est d’identifier un accouchement dystocique afin de savoir quand appeler une aide extérieure. Ses cours passent par la répétition et l’oral, en accompagnant les gestes par la parole. Ils comprennent également les premiers soins à apporter aux mères et aux nouveau nés, afin de garantir leur rétablissement et leur survie après la délivrance.

À la demande des intendants, Madame du Coudray se déplace dans les généralités, accompagnée d’un groupe de six à huit personnes, composé de domestiques et d’assistants, parmi lesquels sa nièce. Elle forme des sages-femmes, probablement près de 5 000, ainsi que des démonstrateurs – exclusivement masculins – chargés d’assurer la continuité de son enseignement. À chaque étape, et afin de dispenser ses cours auprès d’une ou plusieurs dizaines d’élèves, elle exige l’achat de son manuel et de mannequins destinés à la démonstration et à la manipulation (pour un coût d’environ 200-300 livres, soit le revenu moyen d’un salarié agricole au 18e siècle). Les mannequins, réalisés à partir d’un modèle initial (qui coûte environ 500 livres), demeurent sur place pour garantir la pérennité de la formation. Dans la généralité de Reims, dans les années 1770, le coût total de son passage est estimé à 8 000 livres.

Si sa méthode part de la dénonciation de l’ignorance des accoucheuses – une critique fréquente sous la plume des chirurgiens qu’elle reprend à son compte –, les matrones ne constituent pas pour autant le public de ses cours, car elles sont souvent âgées et jugées incapables d’être formées. Comme le matériel, l’hébergement en ville et les repas sont pris en charge par les autorités, la formation est gratuite pour les participantes, et celles-ci recrutent de préférence des femmes jeunes (20-25 ans), plutôt célibataires et sans charge de famille, idéalement sachant lire et écrire (même si c’est loin d’être toujours le cas). Le profil des élèves varie selon les régions mais les autorités locales font des capacités d’apprentissage et de la « bonne moralité » des critères déterminants, l’agrément du curé étant indispensable. À l’issue de la formation et après un examen, les élèves reçoivent un certificat, ce qui suscite l’hostilité de certains chirurgiens soucieux de défendre leur monopole dans la délivrance des diplômes et l’intervention lors des accouchements difficiles.

Réception et effets des enseignements de Mme du Coudray

La science obstétricale qui se développe à la fin du 17e siècle tend à être accaparée par les chirurgiens, qui disposent d’un accès privilégié à l’instrumentation, notamment au forceps. S’il ne faut pas opposer trop schématiquement sages-femmes et accoucheurs, des concurrences professionnelles existent et se trouvent même renforcées par la mise en œuvre d’une politique de formation. La médicalisation s’accompagne d’une masculinisation de l’encadrement de la naissance, et l’outil pédagogique élaboré par Angélique du Coudray est progressivement capté par les accoucheurs, ce qui leur permet de prendre la main sur la formation des sages-femmes.

Bien qu’il s’agisse d’une démarche patronnée par l’État royal et ses relais en province, les sources administratives et les correspondances révèlent des tensions et des réticences locales de la part de certains chirurgiens qui se sentent mis en concurrence. Angélique du Coudray est parfois décrite comme vaniteuse et cupide, parce qu’elle exige une rémunération élevée en échange de ses compétences, jugement qui s’enracine manifestement dans un préjugé de genre.

Les enquêtes démographiques mettent en évidence une diminution de la mortalité infantile et maternelle dans les régions où ses cours ont été dispensés : dans la généralité de Rouen, le taux de mortalité lors des accouchements avec une sage-femme est de 6,28 ‰, contre 10,06 ‰ avec les matrones. Ces sages-femmes formées ne remplacent toutefois pas immédiatement, ni partout, les accoucheuses traditionnelles, notamment dans les campagnes. Le renouvellement des praticiens de la naissance et la médicalisation de celle-ci s’inscrivent dans un processus progressif et de longue durée.

Dans les années 1770-1780, avec l’essor de la formation, le profil des sages-femmes se transforme : plus jeunes, davantage instruites et issues de milieux plus favorisés, elles deviennent des professionnelles rémunérées qui ne pratiquent plus seulement de manière occasionnelle. À la croisée de l’obstétrique savante et des savoirs populaires, les sages-femmes constituent un vecteur essentiel de médicalisation de la société. Elles introduisent une nouvelle conception de l’accouchement et du corps et contribuent aussi, au 19e siècle, à la diffusion de l’inoculation et des règles d’hygiène.

Bibliographie

La « machine » de Madame du Coudray, ou l’art des accouchements au XVIIIe siècle, Rouen, éd. Point de vue, musée Flaubert d’histoire de la médecine, 2004.

Emmanuelle Berthiaud, Enceinte. Une histoire de la grossesse, entre art et société, Paris, La Martinière, 2013.

Jacques Gélis, La sage-femme ou le médecin. Une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard, 1988.

Nina Rattner Gelbart, The King’s Midwife: A History and Mystery of Madame du Coudray, Berkeley–Los Angeles–London, University of California Press, 1998.

Nathalie Sage Pranchère, L’école des sages-femmes. Naissance d’un corps professionnel (1786-1917), Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2017.