Désorienter la tradition philosophique
Sara Ahmed est une théoricienne féministe dont la pensée est intrinsèquement liée à l’expérience. Or, l’expérience est ancrée dans des rapports sociaux qui informent nos manières de vivre, nos sensations, nos perceptions, nos émotions. La philosophie ne peut donc se penser strictement in abstracto et doit tenir compte de la situation de cellui qui pense. C’est tout l’enjeu de Queer Phenomenology (ill. 1) : Sara Ahmed y revient sur la tradition de la phénoménologie. Cette philosophie de la conscience et de l’expérience, formalisée dans la première moitié du XXe siècle en Europe par Husserl et Merleau-Ponty, tenait compte des sensations du corps et de l’expérience empirique. Sara Ahmed va plus loin, en incarnant et socialisant le sujet d’expérience dont ces philosophes traitaient. Sa démarche est alors doublement située : l’autrice rend compte de sa position de femme lesbienne racisée et réfléchit sur le rapport à l’espace.
![Ill. 1 : Sara Ahmed, Queer Phenomenology. Orientations, objets et autres, trad. Laurence Brottier, Paris, Le Manuscrit, 2022 [2006].](Queer Phenomenolgy Sara Ahmed couverture française.jpeg)
Le livre place au cœur de son propos le terme d’« orientation ». Il implique un certain positionnement dans l’espace, qui ne doit pas être compris de manière statique, mais dans sa capacité à donner une direction à un mouvement. Il est aussi employé pour parler de la sexualité d’un sujet, en mettant l’accent sur les corps vers qui son désir se tourne. Enfin on peut aussi y entendre résonner le mot Orient, qui importe à Sara Ahmed, enfant de la diaspora pakistanaise ayant vécu en Grande Bretagne et en Australie. La relecture de la philosophe permet alors de renouveler la tradition phénoménologique dans deux directions : en décentrant son ethnocentrisme et en dépassant son hétérocentrisme. Dans ses trois parties, le livre explore ces trois acceptions possibles du terme. Dans chacun des cas, la phénoménologie queer apparaît comme une expérience de désorientation : si l’on pense les normes comme des lignes qui encadrent les sujets et leurs comportement, elle donne à envisager un décalage par rapport à elles. Mais cette expérience queer suscite aussi une réorientation : le décalage crée un rapport oblique au monde, il ouvre de nouvelles perspectives et il permet d’atteindre d’autres objets, d’autres corps, d’autres espaces.
Le rapport aux objets : vers une phénoménologie féministe
Le premier chapitre commence en revenant sur le texte fondateur de Husserl sur son expérience de sa table de travail. Sara Ahmed montre les soubassements sociaux de cette expérience du corps. Le philosophe fait face à sa table de travail, mais il tourne alors le dos à d’autres objets et espaces ; il peut faire face à son bureau parce que l’espace est genré, parce qu’il a été agencé de telle sorte à ce que la table de travail puisse s’offrir à lui, déchargé qu’il est d’autres tâches de la vie domestique. La table de travail du philosophe n’est pas la table de la cuisine, qui, pour la philosophe, doit être détournée de sa fonction première pour devenir un « espace à soi » (pour parler comme Virginia Woolf) un peu clandestin. L’expérience est donc socialisée : elle a nécessairement lieu dans un certain contexte. En ce sens, l’orientation est reliée à un ensemble de lignes d’organisation de l’espace, qui conduisent certains sujets à se tourner vers certains objets. L’expérience a lieu dans cet ensemble de normes lui préexistent et l’orientent. Le genre, selon Sara Ahmed, résulte de cette adéquation normée de certains corps à certains objets. Il existe dans le mouvement à travers lequel l’orientation se réalise. Le sujet queer est alors celui dont l’orientation se décale par rapport aux lignes d’organisation spatiale du monde – Sara Ahmed rappelle d’ailleurs l’étymologie du terme qui renvoie à l’espace (tordu•e, déviant•e). Son rapport aux objets se réalise comme une déviance, ce qui l’amène à développer une relation oblique au monde. Il révèle alors le caractère social et construit de l’organisation, notamment spatiale, du monde, en même temps que d’autres possibles, d’autres orientations et d’autres utilisations des objets.
Ce premier chapitre du livre, en s’arrêtant sur le rapport aux objets, sous la forme d’une réécriture du rapport phénoménologique, est assez riche de possibles pédagogiques. Dans un cours de philosophie, il peut être mis en regard des textes de Husserl ou de Merleau Ponty que Sara Ahmed commente précisément. On peut aussi s’appuyer sur ce chapitre pour réfléchir à des approches méthodologiques. En histoire ou en anthropologie, il peut servir à mettre en perspective des démarches fondées sur l’étude des cultures matérielles et ce qu’elles peuvent dire du monde social. Il est également possible d’en faire un prolongement philosophique d’un travail sur le féminisme matérialiste ou sur la question des femmes autrices – le texte fondateur de Virgina Woolf, A Room of one’s one, est cité. On pourrait également envisager d’en faire le point de départ de travaux de création, que ce soit dans le domaine plastique, en incitant les étudiant•es à une orientation déviante vers les objets, en imaginant par exemple des usages féministes de la table de travail, ou dans des ateliers d’écriture, par exemple dans un travail sur la description.
Le rapport aux corps : orientation•s sexuelle•s
Sara Ahmed déplace ensuite la focale : des objets, elle passe aux corps et elle réfléchit à l’orientation sexuelle. Elle pense une « ligne straight » qui fait de « l’hétérosexualité [comme] une orientation contrainte ». Par la répétition de discours et de pratiques sociales, même anodines, les normes sociales constituent l’hétérosexualité dans la répétition : elle devient ainsi une orientation héritée et un modèle familial et social. L’expérience queer est ici encore un décalage : selon elle, quelle que soit la période de sa vie où le sujet prend conscience de son attirance, ce moment est celui d’un « devenir lesbienne » parce qu’il ouvre une « réorientation ». Le sujet tourne son corps différemment, il se décale des lignes structurant l’espace social. Il y a à cela deux conséquences. D’une part, l’orientation dite sexuelle ne se limite pas au seul domaine de la sexualité. En se décalant de la ligne attendue par l’organisation sociale, c’est le rapport global au monde qui est transformé, y compris le rapport aux objets. D’autre part, Sara Ahmed refuse de penser les « mondes queer » comme des « espaces alternatifs ». Elle considère au contraire que les lignes obliques de l’expérience queer sont intrinsèquement liées aux lignes straights qu’elles viennent décaler et perturber. Aux yeux de Sara Ahmed, cette réorientation conduit à « vivre une vie queer », qui prend la forme d’un travail quotidien pour habiter le monde, différemment, mais dans l’intensité de cette expérience. Cette intensité réside notamment dans les possibles ouverts : en voyant un monde « incliné », les orientations queer rendent perceptibles et accessibles des objets qui ne le sont pas dans le réseau des lignes straights.
Ce chapitre peut servir à donner aux étudiant•es des outils théoriques pour aborder certaines expériences ou certaines représentations. Dans le domaine des sciences sociales, de l’histoire des arts ou de la littérature, on pourra mobiliser certaines pages du livre pour une approche théorique de documents ou d’œuvres (entretiens, récits de vie, fiction, œuvres graphiques…). Il pourrait aussi donner lieu à des consignes pour un travail chorégraphique ou pour des jeux de rôles qui permettent aux étudiant•es d’expérimenter un autre rapport à l’espace et, peut-être, à la manière dont ils l’habitent avec leur corps, à l’importance du regard social. Il s’agirait alors de montrer comment la manière dont on situe son corps par rapport aux autres dans l’espace social implique une transformation du rapport global au monde et à ses objets.
Le rapport aux « autres » : orientations et altérités
Le dernier chapitre du livre propose une réflexion sur le racisme. L’exclusion de groupes sociaux définis comme des « autres », du fait de leur corps, a pour conséquence de les bloquer dans la manière dont ils s’y déploient : le monde leur devient inhabitable, ou du moins difficilement habitable. Ici encore, le processus d’exclusion se fonde sur la répétition, qui fonde la blanchité comme norme, en faisant des corps racisés une incarnation de la distance. Une fois perçus comme autres, les sujets sont rejetés de l’espace commun. La répétition excluante vient aussi d’un héritage familial : c’est ce que Sara Ahmed nomme « généalogie conventionnelle », qui postule un sujet blanc et européen, par rapport à laquelle les sujets racisés vivent un décalage. Or, les habitudes permettent ou empêchent d’habiter. Ce processus entretient donc des similarités avec l’hétérosexualité contrainte. À l’inverse, les généalogies mixtes ou les généalogies métisses font coexister plusieurs espaces : l’espace d’une mémoire familiale ou diasporique en plus de l’espace de vie des sujets. Les habitudes sont plurielles et les orientations qui se dessinent se situent entre l’étrange et le familier. Cette complexité relève elle aussi d’une réorientation : le sujet se situe en décalage par rapport aux lignes normatives structurant l’espace social ; il reçoit des héritages pluriels qu’il ne peut entièrement posséder. La pensée de Sara Ahmed implique donc l’intersectionnalité.
Ce chapitre entre en résonnance avec de nombreux textes que l’on peut rattacher aux études postcoloniales et/ou décoloniales – on pourrait par exemple le rapprocher de la critique de l’orientalisme faite par Edward W. Said ou de l’hybridité telle qu’elle est décrite par Homi K. Bhabha. Il peut ainsi faire un pont entre ce champ et les études de genre. L’exploration des généalogies métisses donnent lieu à des pages très personnelles où Sara Ahmed parle d’objets familiers venus de sa famille au Pakistan. Cela peut être le point de départ d’une réflexion sur une vision personnelle par opposition à une vision exotique. Un tel travail pourrait passer par la mise en jeu d’un objet très personnel, lié à une histoire familiale, sur lequel on amènerait les étudiant•es à réfléchir dans un travail de production plastique ou scripturaire.
Bibliographie
Ahmed, Sara, « Doing diversity work in higher education in Australia », dans Liz Jackson et Michael A. Peters (dir.), Feminist Theory in Diverse Productive Practices, Londres & New York, Routledge, 2019, p. 136-161.
Dahms, Isabelle, « Maternal Inclinations, Queer Orientations, Common Occupations », Critical Horizons, vol. 23, n° 2, 2023, p. 147-163.
Ferrarese, Estelle, « Le corps vécu. Phénoménologies féministes (Iris Marion Young, Sara Ahmed, Camille Froideveaux-Mettrie) », dans Laurence Devillairs et Laurence Hansen-Løve (dir.), Ce que la philosophie doit aux femmes, Paris, Robert Laffont, 2024, p. 235-244.