Comment relire les classiques littéraires au prisme des violences de genre ?

Publié par Celia Posta le 06 juin, 2025

Sarah Delale, Elodie Pinel et Marie-Pierre Tachet, Pour en finir avec la passion

Comment étudier les scènes de violences sexuelles, souvent euphémisées comme de simples scènes de passion, voire esthétisées, dont regorge la littérature des siècles passés ? C’est cette question, qui intéresse aussi bien les spécialistes d’histoire que de littérature, que se posent Sarah Delale, Elodie Pinel et Marie-Pierre Tachet dans Pour en finir avec la passion (ill.1).

Ill. 1 : Sarah Delale, Elodie Pinel, Marie-Pierre Tachet, Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature, Paris, Éditions Amsterdam, 2023
Ill. 1 : Sarah Delale, Elodie Pinel, Marie-Pierre Tachet, Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature, Paris, Éditions Amsterdam, 2023

L’ouvrage prend le contre-pied des interprétations traditionnelles des « classiques » qui interdisent toute lecture éthique, jugée anachronique, et réduisent ces scènes à de simples conventions littéraires ou à des marqueurs d’un temps révolu. Cette réhabilitation d’une lecture éthique de la littérature n’est pas tout à fait nouvelle : l’ouvrage revient ainsi sur la querelle qu’avait suscitée, en 2017, l’analyse du poème « L’Oaristys » d’André Chénier, alors inscrit au programme de l’agrégation de Lettres modernes et classiques. Une polémique avait éclaté quant à la possibilité, ou non, d’interpréter une scène décrite par ce texte comme un viol. Plusieurs candidates et candidats avaient publié une lettre ouverte dans laquelle ils et elles s’interrogeaient sur l’attitude à adopter lors de l’enseignement de semblables textes à un public jeune et non averti.

Les autrices de l’ouvrage défendent plusieurs idées. Tout d’abord, comme l’ont déjà montré plusieurs travaux de sciences cognitives, l’euphémisation, qui diminue l’importance d’un phénomène, favoriserait l’intégration inconsciente des réalités euphémisées : décrire une scène de viol comme une scène de passion contribuerait à conforter, à travers la réception des textes, les systèmes d’oppression qui en ont influencé l’écriture. Cette interprétation encouragerait certains biais cognitifs et empêcherait de percevoir les situations d’abus pour ce qu’elles sont réellement. Mais, surtout, les autrices montrent que la réduction de ces œuvres à de simples romans d’amour efface souvent la nuance et l’ambiguïté présentes dans les textes eux-mêmes. Cette démarche amène les autrices à appliquer à la littérature les concepts développés par la sociologie, la psychologie, la médecine, la psychanalyse et le droit, constitués en outils d’analyse critique et stylistique. Elles évoquent le stress post-traumatique de la protagoniste de La Princesse de Clèves (1678), interrogent la place du consentement dans Les Liaisons Dangereuses (1782) et écrivent une plaidoirie qui vise la relaxe du personnage éponyme de La Duchesse de Langeais de Balzac (1834), prise, selon elles, dans une relation d’abus. Elles encouragent ainsi à faire preuve d’empathie envers les personnages de fiction, à s’imaginer à leur place, y compris lorsque ce ne sont pas les personnages principaux de l’histoire : comme face à un récit policier, il s’agit de traquer ce qui est dissimulé afin de mettre au premier plan les personnages dont le point de vue est éclipsé, ou de retrouver ce qui était bien présent dans l’œuvre, mais qui a ensuite été invisibilisé par la réception du texte et ses héritages. La lecture éthique de la littérature ne serait donc pas aussi anachronique que le prétendent ses détracteurs.

En cela, la démarche qu’elles adoptent rejoint celle que prônent plusieurs historiennes dans l’interprétation de sources, y compris non-littéraires. Caroline Muller et Juliette Zanetta défendent ainsi l’usage de la notion de viol conjugal au sujet des violences et abus sexuels au sein des couples aux xixe et xxe siècles, alors même qu’elle n’existe ni dans le droit ni dans le vocabulaire des acteurs et actrices. Le groupe de recherche AVISA s’occupe d’historiciser le harcèlement sexuel dans des productions culturelles et littéraires, afin de recenser ses modalités de verbalisation et de représentation. Comme pour les autrices de Pour en finir avec la passion, l’enjeu est ici de montrer comment s’est construite – et de participer à déconstruire – une culture de la violence sexuelle.

Plaidoyer pour retrouver la voix de Manon dans Manon Lescaut (1731)

Le personnage de Manon, dans L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731) de l’Abbé Prévost, offre un exemple de point de vue confisqué et de violences de genre euphémisées. La narration du texte est essentiellement prise en charge par Des Grieux, qui reconstitue l’histoire de sa rencontre avec Manon, leurs péripéties communes jusqu’à la mort de cette dernière. Or, ce narrateur-personnage n’est pas caractérisé par sa fiabilité : à plusieurs reprises dans le texte, il n’hésite pas à mentir afin de s’assurer la sympathie et la complicité de son auditoire. Il présente Manon comme une femme fatale, manipulatrice et adepte d’un libertinage amoureux qui les mène droit au désastre. À l’inverse, il se dépeint comme un jeune homme vertueux, épris de cette fille infidèle, à qui il voue un amour total, pur et idéal. Selon cette première lecture des événements, Manon serait donc la responsable des malheurs qui touchent le couple.

Pourtant, si l’on accepte de sortir de ce point de vue écrasant de Des Grieux et d’analyser les épisodes en traquant ce qui est relégué au second plan, une autre lecture est possible et le texte de Prévost apparaît plus nuancé au sujet de Manon. Ainsi, lorsque son frère, Lescaut, se comporte en proxénète et invite Des Grieux à tirer profit des grâces de la jeune femme, il accepte sans trop de mal :

« Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et surtout l’idée d’être obligée tout d’un coup à la réforme de notre équipage, l’avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G... M..., qui passait pour un homme généreux. Il n’eut garde de me dire que le conseil était venu de lui, ni qu’il eût préparé les voies, avant que de l’y conduire.

– […] Monsieur Lescaut, m’écriai-je en fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si vous avez eu dessein de me servir, je vous rends grâces. Vous auriez pu prendre une voie plus honnête ; mais c’est une chose finie, n’est-ce pas ? Ne pensons donc plus qu’à profiter de vos soins et à remplir votre projet. »

Dans cet épisode comme dans l’ensemble du roman, le point de vue de Manon est écrasé, par celui de son frère comme par celui de Des Grieux. Le lectorat n’a pas accès à son intériorité et ses paroles ne sont rapportées que par le biais d’un discours indirect. Mais la part de mensonge et de manipulation dans le discours de Lescaut est soulignée par la narration : alors qu’il affirme que Manon est à l’origine de ce projet, le lectorat comprend son influence sur sa sœur et le rôle qu’il a pu jouer dans la mise en place de cette situation. Dès lors, Manon n’est peut-être ni une amante infidèle, ni une libertine à la recherche de fortune, mais une victime de la manipulation de son frère.

Dans le même temps, le roman est marqué par les accès de jalousie de Des Grieux face aux infidélités de Manon. Il lui reproche de ne savoir se contenter d’un amour idéal, qui suffirait à leur faire oublier la misère de leur situation. Pourtant, dans l’épisode précité, il accepte rapidement que Manon séjourne avec le riche M. de G… M… afin d’en tirer la fortune qui leur manque tant. Derrière ce qui est présenté comme la passion du jeune homme pour son amante se devine donc un véritable contrôle de son corps. Puisque le point de vue de Manon est omis, c’est cette violence qui est passée sous silence et dissimulée derrière les justifications du narrateur. Si Sarah Delale, Elodie Pinel et Marie-Pierre Tachet proposent de relire le roman du point de vue de Manon, c’est à la fois pour sortir de cette compréhension du personnage comme femme manipulatrice et pour faire honneur à des nuances qui ne sont pas absentes du livre de l’Abbé Prévost.

À rebours d’une lecture faisant de Manon une femme fatale qui profite de son amant, les autrices soulignent donc la possibilité de prendre en compte d’autres éléments pour mieux appréhender ce texte ambigu : si la naissance de la protagoniste et sa beauté l’exposent à des comportements prédateurs et la font apparaître comme une coupable évidente, il est possible de redonner une place à ce point de vue passé sous silence et de proposer une lecture plus nuancée de ce texte.

Bibliographie

Camille Bellenger, Camille Brouzes, Anne Grand d’Esnon, Anne-Claire Marpeau, carnet hypothèse « Malaise dans la lecture ».

Armel Dubois-Nayt, Réjane Hamus-Vallée (dir.), Écrire l’histoire du harcèlement sexuel sur la longue durée. Nommer, dénoncer, représenter, mettre en image ou en musique, Paris, L’Harmattan, 2024.

Caroline Muller, « Retirer les guillemets. A propos de l’étude du viol conjugal et du nécessaire anachronisme », carnet hypothèse Acquis de conscience, mars 2016.

Jennifer Tamas, Au NON des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Paris, Seuil, 2023.

Zoé Schweitzer, Véronique Lochert, Enrica Zanin, La fiction face au viol, Paris, Hermann, 2024.