La métaphore de l’homme tomate : de la tomate en pizza à la masculinité dans l’individu
Comprendre sociologiquement la masculinité est difficile tant un écart existe entre les discours médiatiques, y compris parmi des militant•es féministes, et ce qu’en disent les sciences sociales. Savoir en quoi consiste la masculinité permet aussi bien de comprendre pourquoi tous les hommes ont certains comportements communs, tout en étant pourtant des personnes différentes, uniques mêmes.
Pour expliquer la masculinité, nous allons nous diriger derrière les fourneaux et vous demander d’imaginer d’abord que chaque individu est une pizza, et que la masculinité est une tomate. Le tableau fonctionne selon cette comparaison : une colonne anodine qui parle de tomates et de pizza, une deuxième colonne plus théorique qui applique ce qui a été dit sur les tomates à la masculinité.
Apports de la métaphore didactique
Le point de départ est la réfutation du #NotAllMen, très présent avec de manière sous-jacente une conception statistique du genre : la moindre contribution des hommes au travail domestique, les violences sexuelles commises par des hommes, la surreprésentation des hommes aux fonctions de pouvoir … sont interprétées comme des tendances (un certain pourcentage d’hommes le font) et pas comme des faits sociaux (des processus qui génèrent ces récurrences). Un sous-jacent de cette lecture statistique, critique de « beaucoup d’hommes » (voire « certains hommes » avec des cadrages fémonationalistes) plutôt que de « tous les hommes » est une vision minimale du sociale, un ensemble de stéréotypes et de normes par-dessus une intériorité psychologique (voire biologique ou essentialiste) et singulière.
Cette métaphore offre un premier questionnement de cette logique depuis plusieurs points d’entrée. Le recours à la métaphore peut lever les tensions autour du sujet puisque le système de genre façonne notre subjectivité, la remise en cause frontale peut créer des blocages. La métaphore a été pensée et utilisée pour parler des hommes, mais elle est tout à fait symétrisable pour expliquer la féminité ou même par-delà le genre pour penser la place de nombreuses socialisations cristallisées en catégories. La présentation en tableau permet d’expliciter ce qui relève de la métaphore et des explications autour de la masculinité.
Limites de cette métaphore didactique
Sur le plan interne, cette métaphore est plutôt statique et se concentre sur des propriétés analytiques de catégories. Par conséquent, elle est très embryonnaire pour aborder la socialisation (elle est approchée par ses conséquences) et la domination (vu que les propriétés rendues visibles par métaphore se retrouvent aussi bien chez les hommes que les femmes, les personnes racisées, etc).
Sur le plan externe, la métaphore étant assez éloignée (individus comparés à des pizzas et hommes à des tomates), appliquer les conséquences tirées du comparé au comparant peut être difficile ou source d’objections (quant à la validité de la comparaison).
Contexte suggéré d’usage
Le document même peut être fourni à la lecture, être découpé puis intégré à d’autres ressources, ou servir d’appui plus ou moins direct à des explications orales. La ressource est sous licence libre CC-BY-NC-SA 4.0, des ajustements peuvent être négociés en contactant l’autrice de la ressource. La ressource peut être utilisée à tous les niveaux universitaires et même éventuellement en amont, tant le premier niveau d’enseignement (reconnaître l’existence de stéréotypes sexués) est implanté dès l’école élémentaire puis au collège.
Pour que la pertinence réelle de la métaphore soit éprouvée et que le lien avec la masculinité ne soit pas perdu de vue, la relier à des exemples empiriques (tels que ceux suggérés dans la ressource) est vivement suggéré. Ces travaux peuvent réintégrer des éléments moins développés dans la métaphore même. Les briques de la métaphore ont été pensées de telle manière qu’une lecture d’ensemble soit toute aussi possible qu’une approche fragmentée : les briques s’appuient les unes sur les autres et font souvent quelques rappels des autres briques.
Plutôt que l’énoncer intégralement en une fois (car elle est dense en implications théoriques), la forme de cette métaphore en sections amène plutôt à les énoncer progressivement et ainsi réactiver des conclusions passées pour améliorer leur mémorisation et leur mise en réseau.
Ressource
| C’est quoi une tomate ? | La masculinité est un arbitraire social |
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| Après tout, on sait toustes spontanément ce qu’est une tomate, mais au moment de définir formellement, ça devient plus difficile. Un•e cuisinier•e dira que c’est un légume ou une crudité, tandis qu’un•e biologiste la classera comme un fruit. |
Et que faut-il pour qu’une tomate soit une tomate ? Que ce soit au goût, à la texture ou encore à l’apparence, d’autres aliments ou des produits de synthèse seraient alors des tomates. Et au fond, plein de tomates, plus petites que la moyenne, au goût très altéré, plus molles ou plus dures, rouges ou vertes ne seraient plus des tomates. Si on réfléchit depuis la destination : la tomate fraiche n’a plus grand-chose à voir avec la tomate mise en sauce pour faire la base de la tomate ou cuite pour être débarrassée de son acidité et orner la pizza. Si on réfléchit depuis l’origine : entre pays de culture et types de culture, dès le début les tomates peuvent avoir des aspects très différents.
Si on a de nombreux indices et mots pour essayer de décrire ce que serait ou ne serait pas une tomate, rien n’est pleinement satisfaisant. Les définitions plus formelles de la biologie ne seraient pas très pratiques pour le cuisiner et vice-versa. Au final, une tomate est une tomate car on a collectivement décidé qu’elle en était une, les indices utilisés sont bien réels (couleur souvent rouge, cœur juteux …) mais la frontière entre la tomate et le reste est arbitraire. | On a une idée de ce qu’est un homme car on a appris à reconnaître un ensemble d’indices ordinaires (voix, types de pilosité, style vestimentaire, parfums portés, centres d’intérêt …), ou mobilisés par des scientifiques (organes génitaux, chromosomes, hormones secrétées, propriétés cérébrales …). Mais ces indices ne prennent sens qu’ensemble, sinon de nombreux hommes n’en seraient pas (même du côté des indices utilisés par des médecins, il est fréquent qu’un homme ne possède pas tous les traits cités).
Et surtout, ces indices sont tout aussi arbitraires que relationnels. On a besoin d’identifier ce qu’est un homme pour le différencier d’une femme. Ces indices peuvent avoir de vraies bases (la pilosité faciale, la testostérone, le goût pour le tuning existent) mais leur regroupement pour dire ce qu’est un homme est un choix réalisé par notre société. Il pourrait en être autrement et toutes les sociétés ne tiennent pas compte des mêmes critères pour différencier les deux sexes.
Il n’y a donc pas de différence entre une masculinité biologique, psychologique ou sociale. La masculinité est intégralement sociale, mais chaque société en justifie l’existence en trouvant des traits biologiques, psychologiques ou sociaux. |
Proposition de prolongement : comment les médecins persuadent les familles de ramener leur enfant intersexué vers l’un des deux sexes ?
Larrieu Gaëlle (2022), « Gouverner les corps sexués. Les variations du développement sexuel des enfants au prisme du pouvoir médical et familial », Terrains/Théories, n°16
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