Tribunal international des crimes contre les femmes (1976)

Publié par Milene Le Goff le 06 juin, 2025

Un contexte international favorable au féminisme ? 1975 ou « l’Année de la Femme »

En août 1974, à l’occasion d’un camp d’été international lesbien sur l’île danoise de Femø, un atelier thématique est dédié à « l’Année de la Femme » (AIF), déclarée par l’ONU en 1975 pour mettre la « condition de la femme » au centre des préoccupations de ses États membres. L’annonce des Nations-Unies a été raillée par les mouvements féministes internationaux qui y ont vu une récupération politique et une instrumentalisation de leurs luttes. Pour signifier leur désaccord vis-à-vis de l’AIF, les femmes réunies à Femø réfléchissent à une contre-action à organiser. Parmi les idées proposées émerge celle d’un « Tribunal international des crimes contre les femmes » : elle s’inspire de l’initiative du mathématicien et pacifiste britannique Bertrand Russell qui avait, dix ans plus tôt, donné naissance au premier tribunal citoyen, le « Tribunal Russell ». Celui-ci visait à juger les crimes perpétués par les États-Unis au Vietnam en s’appuyant sur des preuves, rendues publiques pour l’occasion, et en mobilisant des avocats, des experts et des témoins. Animées par le même désir d’indépendance institutionnel et de liberté d’action, les militantes réunies au Danemark décident d’appliquer les méthodes de Russell pour dénoncer les « crimes contre les femmes ».

Organiser un tribunal indépendant, féministe, en non-mixité

L’organisation du TICF a été affinée quelques mois plus tard, en novembre 1974, pendant la conférence féministe internationale de Francfort. À cette occasion, une dizaine de volontaires se constituent en comité de coordination. Parmi elles, des militantes féministes originaires d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, ainsi que quelques exilées d’Amérique latine. À l’issue de plusieurs réunions d’organisation en 1975, elles définissent leur objectif comme étant « de sensibiliser le plus grand nombre possible de femmes dans le monde à l’ampleur et à la gravité de l’oppression dont elles sont victimes dans un monde dominé par les hommes ».

Pour mener à bien ce projet, chaque membre du comité de coordination était chargée d’entrer en contact avec des groupes féministes de son pays d’origine afin de constituer des comités nationaux qui devaient sélectionner les crimes qu’ils estimaient représentatifs des enjeux traversés par les femmes dans leur pays. Parmi les thèmes retenus, les Étasuniennes visibilisent le « femicide » (féminicide), le Japon l’exploitation sexuelle, l’Australie les discriminations commises contre les femmes aborigènes, l’Italie les violences obstétricales, le Chili et l’Iran le sort des prisonnières politiques. Les volontaires devaient ensuite chercher des femmes disposées à témoigner publiquement. C’est le cas des Belges Anne Tonglet et Araceli Castellano, qui ont été victimes de tortures et de viols à caractère lesbophobe dans les calanques marseillaises en 1974. Alors défendues dans le cadre de leur procédure par Gisèle Halimi, elles viennent partager le récit de leur calvaire à Bruxelles.

Les comités nationaux étaient également encouragés à multiplier les contacts à l’international pour favoriser le développement de nouveaux groupes. Enfin, charge à eux de lever des fonds : les organisatrices du TICF avaient à cœur de garder leur indépendance vis-à-vis des États. Une campagne d’auto-financement a été organisée avec des récoltes de fonds lors de lectures de poésie, de conférences, de ventes de pin’s, d’affiches et d’ouvrages et par des appels aux dons. Si ce choix a concrétisé la volonté d’autonomie du TICF, il a eu pour conséquence d’en fermer les portes aux femmes issues de pays qui n’avaient pas les moyens de lever les sommes nécessaires pour s’y rendre. Néanmoins, des actions solidaires permirent de financer certains voyages, comme celui de la militante noire anti-Apartheid Sindiwe Magona, originaire d’Afrique du Sud, ou d’Yvonne (Wanrow) Swan, une femme autochtone des États-Unis.

Le 4 mars 1976, à la surprise du comité de coordination qui ne s’attendait pas à un public si nombreux, plus de 2 000 femmes de près de 40 pays se rendent au Palais des Congrès de Bruxelles pour participer au TICF. De nombreux groupes féministes sont représentées, comme l’association française Les muses s’amusent (Insoumuses) avec la venue de Delphine Seyrig, Nadja Ringart, Carole Roussopoulos et Ioana Wieder. S’y joignent des membres des refuges de la fédération de Women’s Aid (Royaume-Uni), des femmes du collectif antisexiste des Dolle Mina (Flandres et Pays-Bas), ou des militantes du centre lesbien de Berlin-Ouest (Lesbisces Aktionszentrum).

Les participantes sont accueillies par une lettre de Simone de Beauvoir, qui fait savoir son soutien et demande d’excuser son absence imprévue. Mais c’est plutôt la défense de la non-mixité, votée en assemblée plénière, qui retient l’attention des médias et fait polémique. Cette pratique était assez commune dans les années 1970 afin de préserver les témoins, parce qu’elles encourraient des risques soit dans leur pays d’origine, soit vis-à-vis de proches violents. D’ailleurs, les craintes des organisatrices se sont révélées justes : plusieurs gouvernements les ont contactées à l’issue du Tribunal pour connaître l’identité de leurs ressortissantes parmi les participantes. Ce vote de non-mixité excluait par la même occasion les journalistes hommes, présents jusqu’au vote (Ill. 1).

![Ill. 1. Ouverture du TICF le 4 mars 1976. Photographie de Michele Alexander. Source : The New School, New York City.](PP_The New School_Michele Alexander_Salle et comité de coordination ouverture Tribunal.jpg)

Alors que les participantes voulaient encourager les rédactions à envoyer des journalistes femmes, leur position a été retournée contre elles et le Tribunal accusé d’être « anti-hommes ». Pourtant, les journalistes hommes étaient conviés aux conférences de presses qui se réunissaient chaque soir.

Le ‘privé est politique’ au cœur des débats

Les activités du TICF se sont organisées autour de deux axes : d’une part le partage de témoignages et de récits personnels à la tribune, en séance plénière, et, de l’autre, l’organisation de petits groupes de travail thématiques en fin de journée. Pendant quatre jours, le Tribunal a été un espace de rencontre où l’ensemble du spectre des violences commises contre les femmes a été mis au jour. Des femmes racisées ont pris la parole pour rapporter le croisement des discriminations – racistes mais aussi sexistes et classistes – auxquelles elles étaient confrontées. Il a été question des inégalités dans le mariage, de l’impossibilité de divorcer, que cela soit à cause de la loi, de la famille ou de la religion, des mutilations génitales sexuelles féminines, de la lesbophobie des sociétés mais également parfois, des mouvements féministes eux-mêmes. Des femmes ont partagé le récit des violences qu’elles ont subies de leur époux, des États (prisonnières politiques, tortures en prison) ou d’institutions, médicales et psychiatriques notamment. Le Tribunal s’est positionné contre les discriminations liées à l’âge et en faveur des droits des populations aborigènes d’Australie ou des peuples autochtones des États-Unis. Surtout, le Tribunal a été le lieu d’expérimentations, de mises en commun de stratégies politiques, d’expériences et de réflexions. Il a permis la mise en relation de femmes originaires de plus de 40 pays, qui pour certaines sont restées en contact, et qui pour d’autres sont reparties dans leur pays avec de nouvelles idées d’actions à développer, notamment en ce qui concerne le développement des refuges pour les victimes de violences intrafamiliales. Enfin, le Tribunal a été une plateforme qui a contribué à la naissance de l’une des premières « newsletters » féministes internationales (en anglais), ISIS, dont l’action s’est poursuivie jusqu’à récemment (Ill. 2).

![Ill. 2. Couverture du premier numéro de la newsletter ISIS sur le Tribunal, 1976. Source : AVG-Carhif, Bruxelles.](ISIS International Bulletin 1976.png)

En cela, l’objectif de sensibilisation espéré par ses organisatrices a été atteint, même si dans le même temps, le Tribunal a sombré dans l’oubli.

Bibliographie

DUFFET, John (dir.), Against the Crime of Silence. Proceedings of the International War Tribunal, Clarion Book, 1970.

LE GOFF, Milène (dir.), Édition augmentée des actes du Tribunal International des Crimes contre les Femmes. Analyse historique, annotations critiques, première traduction française, Édition Université des Femmes, 2024.

OLCOTT, Jocelyn, International Women’s Year: The Greatest Consciousness-Raising Event in History, Oxford University Press, 2021.

PÁLMADÓTTIR, Valgerður, Perplexities of the Personal and the Political: How Women’s Liberation became Women’s Human Rights, Umeå University, 2018.

RUSSELL, Diana E. H., VAN DE VEN, Nicole (dir.), Crimes Against Women: Proceedings of the International Tribunal, Frog In the Well, 1984.