Quel rôle les femmes des classes populaires jouaient-elles dans les luttes sociales du début du XXe siècle ?

Publié par Irène Gimenez le 06 juin, 2025

Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière

Historienne des mondes ouvriers, des femmes et du genre, Michelle Perrot entreprend dans cet ouvrage (Ill. 1) de retracer, à partir de rares indices, la trajectoire de vie, de travail et de lutte de Lucie Baud, ouvrière textile et syndicaliste née dans le Dauphiné (1870-1913). En relevant cette gageure, elle explore l’histoire des classes populaires au prisme du genre.

Ill. 1: Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, Paris, Grasset, 2012.
Ill. 1: Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, Paris, Grasset, 2012.

Historienne des mondes ouvriers, des femmes et du genre, Michelle Perrot entreprend dans cet ouvrage de retracer, à partir de rares indices, la trajectoire de vie, de travail et de lutte de Lucie Baud, ouvrière textile et syndicaliste née dans le Dauphiné (1870-1913). En relevant cette gageure, elle explore l’histoire des classes populaires au prisme du genre.

Le livre emprunte à la démarche biographique, suivant le déroulé de la vie de Lucie Baud (l’enfance, le travail à l’usine, le mariage, etc.). Sa spécificité est toutefois de consacrer cette biographie non pas à une femme puissante, comme c’est le plus souvent le cas, mais à une figure plus modeste, dont elle se garde bien de faire une héroïne, et qu’elle prend soin de replacer sans cesse dans une dimension collective. Ce faisant, l’ouvrage se veut aussi une réflexion méthodologique sur l’écriture de la biographie : l’historienne donne à voir les avancées et stagnations de l’enquête, les questionnements, les hypothèses, et elle assume même le recours occasionnel à l’imagination pour composer avec les silences, les blancs, les émotions.

Les lecteurs et lectrices cheminent ainsi aux côtés de Michelle Perrot, depuis sa rencontre avec Lucie Baud dans les années 1970 au détour de ses travaux sur les grèves, dans son exploration des associations érudites locales, des archives administratives, militantes, policières, de la presse et des lieux côtoyés par la militante. Le texte s’articule notamment autour d’une source rare, publiée par Lucie Baud dans Le Mouvement Socialiste en 1908, où elle raconte ses conditions de travail, son engagement syndical et les grèves auxquelles elle a participé en 1905 et 1906. Au centre de l’ouvrage, aussi, sa tentative de suicide en 1906, qui reste une énigme pour l’historienne. Le geste n’est pourtant pas abandonné par l’autrice du côté de l’intime inatteignable ou du tabou. Elle tente ainsi d’en donner une lecture sociale, genrée, et de formuler des hypothèses sur ses motivations : désenchantement des lendemains de lutte, débâcle du mouvement ouvrier local, effets de la répression patronale sur une femme seule en charge de deux enfants, conflits familiaux et réputationnels liés à son engagement.

À travers le cas de Lucie Baud, Mélancolie ouvrière propose une histoire incarnée des classes populaires, dont il explore de nombreux aspects, depuis l’éducation des filles à la fin du xixe siècle, majoritairement chez les religieuses, jusqu’à la pluriactivité dans les campagnes et au fonctionnement de l’industrie de la soie. Ce livre permet surtout d’enrichir l’histoire de l’industrialisation en entrant dans les formes et les mécanismes de l’engagement d’une ouvrière du textile.

À ce titre, Lucie Baud a un parcours à la fois ordinaire et exceptionnel. Ordinaire, si on la considère comme une jeune fille des classes populaires mise au travail en atelier et en internat à 12 ans, dans un secteur très féminisé (Ill. 2), puis embauchée à 17 dans l’usine où travaille déjà sa mère. Exceptionnel, parce qu’en rédigeant (peut-être avec un tiers) et en publiant dans le Mouvement Socialiste un article sur les grèves des ouvrières de la soierie de Vizille, elle est arrivée jusqu’à nous comme une actrice à part entière du mouvement ouvrier. En tant que femme et ouvrière, elle fait exception dans le panorama des auteurs de la revue militante.

Ill. 2 : Scène de triage de la laine à Roubaix, peinte par Ferdinand Joseph Gueldry vers 1910. Source : La Piscine – Musée d’Art et d’Industrie André-Diligent, Roubaix
Ill. 2 : Scène de triage de la laine à Roubaix, peinte par Ferdinand Joseph Gueldry vers 1910. Source : La Piscine – Musée d’Art et d’Industrie André-Diligent, Roubaix

Ce rare témoignage permet de s’interroger sur les causes de son engagement. Celui-ci se manifeste dès 1902 lorsque Lucie Baud, alors ouvrière chez Duplan, fonde le « Syndicat des ouvriers et ouvrières en soierie du canton de Vizille », à l’initiative d’une grève de plusieurs mois en 1905 avant de participer à une deuxième grève à Voiron en 1906.

Une vie d’ouvrière et de militante au début du XXe siècle

Michelle Perrot fait l’hypothèse que l’union de Lucie avec Pierre Baud en 1891 a constitué pour elle un temps de maturation républicaine et de déprise vis-à-vis de la religion. Mais c’est après son veuvage, en 1902, qu’elle s’engage : la fonction de garde-champêtre de son mari, sous la tutelle du maire et sans garantie de stabilité, était aussi un frein à l’engagement public. Mère de deux enfants, elle perd à la mort de son mari ses revenus et leur logement de fonction, et plonge alors dans le dénuement.

Dans un contexte local marqué par l’agitation sociale et politique, elle peut s’appuyer sur la Bourse du travail de Grenoble et la Fédération du textile de Lyon. Elle y trouve probablement un outil de lutte contre une situation sociale qu’elle décrit en 1908 : les conditions matérielles de logement, de travail, et les effets du travail sur les corps. Dès son apprentissage, les journées durent 12-13 heures, sous la menace des « coups de navette » et des fils qui abîment les mains, dans le bruit et les poussières de soie. La situation des Italiennes, recrutées par l’employeur dans le Piémont et sans soutien familial ou alimentaire, est plus précaire encore. La mécanisation et l’accélération des cadences contribuent à dégrader progressivement les conditions de travail des ouvrières : les métiers battent plus vite et il faut en conduire deux puis trois à la fois.

Son engagement est reconnu puisqu’elle est envoyée comme déléguée au 6e congrès national ouvrier de l’industrie textile à Reims en 1904, un événement exceptionnel. Au milieu des 54 syndicalistes, c’est la seule femme. Désignée comme « amie », « citoyenne », elle n’est pas « camarade » et reste silencieuse. Sa présence n’implique pas non plus la mise à l’ordre du jour de questions relatives au travail des femmes. Une reconnaissance relative donc, dans le milieu syndical d’avant-guerre qui reste largement hostile aux travailleuses. Mais aussi, possiblement pour Lucie Baud, un moment d’information sur les luttes, et donc de formation.

De mars à juillet 1905, face à la menace de diminution du personnel et d’augmentation de la charge de travail, les ouvrières entrent en grève. Lucie Baud devient meneuse, porte-parole, oratrice dans des réunions, négociatrice avec les autorités locales, interlocutrice de la presse. Elle est présidente du comité de grève et trésorière du comité de soutien, au titre duquel elle organise des soupes communistes : jointes au travail de la terre (qui permettait de compléter le salaire de l’usine), ce sont ces distributions de soupe qui permettent alors aux ouvrières de tenir aussi longtemps la grève. Malgré la bonne organisation et le soutien des commerçants locaux, mais aussi de la CGT de Grenoble et de Paris, les tentatives de médiation échouent et le patron opte pour le lock-out (la fermeture provisoire de l’usine en réponse à la grève). À la réouverture de l’usine, Lucie et la plupart des syndicalistes sont exclues. À titre collectif, elles n’obtiennent pas gain de cause sur leurs revendications ; à titre individuel, Lucie est obligée de quitter Vizille et s’installe à Voiron, plus industrielle. Si la chambre syndicale lui rend hommage, Michelle Perrot mentionne que cet engagement est bien une transgression : l’engagement des femmes est toujours proche du scandale et soulève un soupçon d’immoralité.

Bibliographie

Jeanne Bouvier, Mes mémoires. Une syndicaliste féministe, 1876-1935, Paris, La Découverte, 2016 [1936].

Fanny Gallot et Yasmine Siblot, « Grévistes », Encyclopédie critique du genre, La Découverte, 2021, p. 320-328.

Louise A. Tilly, Joan W. Scott, Les femmes, le travail et la famille, Paris, Rivages/histoire, 1987.

Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire de leurs métiers, xixe et xxe siècles, Paris, Odile Jacob, 2002.

Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France, Paris, Zones, 2016.