L’université en apnée
Une journée ressemble à une course effrénée. Elle est surchargée de cours, d’échanges téléphoniques, de réunions, de rédaction de cours, de comptes-rendus, de projets, de rapports. Tout le monde se presse d’un endroit à un autre, la plupart du temps le téléphone à la main, la tête dans le guidon, juste un œil alerte au monde extérieur pour se guider sans détour vers sa destination. Et ça recommence le lendemain. Tout se passe comme si la boucle n’avait pas de fin. Même pas à la fin du semestre quand les cours se terminent ? Quand exactement ?… après les contrôles continus, les examens, les rattrapages, les préparatifs des suivants ? Une fois LE gros projet soumis ? Non plus, place à ceux délaissés entre-temps. Les vacances ? Peut-être mais brièvement et seulement si le relâchement ne laisse pas la maladie s’immiscer. La retraite ? Trop tard ? Ok, mais sinon quand ? Trop de questions, pas le temps, enchaîne. Attends … t’as respiré depuis ce matin ? Pas sûr, pas le temps… Sous l’eau.
De l’air! Comment fait-on pour sortir de cette apnée ?
Il n’y pas le choix : on doit prendre le temps
de respirer, de penser à autre chose, de bouger, la nuque, les bras, les épaules, le dos, de décaler son attention, de casser le rythme de la roue, d’en sortir un peu, de l’envoyer valser même.
Mais je fais ça où, comment ? Pas au milieu du campus quand même ? Puis pas toute seule, on va croire que je suis folle ? Peut-être que le problème n’est pas ce que les gens pensent. Mais oui, compris, on va le faire, ensemble.
Créer ensemble des espaces de respiration
On va le faire ensemble
on va créer des espaces, éphémères, de pause, d’écoute, d’échanges, de paroles, de silences, d’observations, de sons, de vibrations, de gestes, de mouvements, de création, de lien, d’encapacitation, d’émancipation, de métamorphose,
et ensemble, on va les essaimer.
Qui sont les essaimeuses ?
On s’est rencontrées, notre petit groupe a réfléchi : comment faire pour créer ces espaces et qu’ils ne restent pas des oasis privilégiées pour privilégié•es ? Pas si simple.
« On », c’est l’équipe des essaimeuses : une dizaine de femmes d’horizons différents (chimie, géographie, médecine, études de genre, administration, communication, bibliothèques) travaillant à Sorbonne Université. L’équipe est exclusivement féminine, non par choix délibéré, en revanche c’est une réalité : aujourd’hui encore seules les femmes prennent le temps du “prendre soin”, le considèrent comme une mission prioritaire ou du moins un élément non optionnel. Et souvent cet objectif s’ajoute à leur charge de travail. Ce n’est pas dans nos gènes évidemment, et non, nous ne sommes pas biologiquement programmées pour le faire, bien que l’idée soit encore bien ancrée dans les constructions sociales. L’aspect “prendre soin” (care en anglais) du travail académique est, en France (et pas que), féminisé, dénigré, mis de côté comme quelque chose d’accessoire. Ne serait-ce pourtant pas une des raisons pour lesquelles ce système est aujourd’hui malade ?
Alors faisons l’expérience, remettons le prendre soin au centre et voyons ce que ça donne. Expérimentons à petite échelle. Ce faisant, nous proposons des micro-alternatives indisciplinées plutôt qu’une attaque radicale du système. On suit en ce sens la chercheuse en littérature Myriam Suchet quand elle écrit que “l’indiscipline s’expérimente plutôt qu’elle se laisse définir”.
Une expérimentation : “Et si on prenait le temps ?”
Avec le projet « Et si on prenait le Temps ? », on a testé deux formats sur le temps de midi : (1) avec le repas offert, sur inscription, sur différents sites du campus, dans des lieux fermés comme des salles de TD, des salles des bibliothèques, (2) dans des endroits ouverts, en mode « pop-up » : on arrive, on s’installe, on propose, qui veut, suit. On a expérimenté pendant l’année 2025 avec 10 espaces de ce type. Elsa, formatrice à la bibliothèque, a amplifié cette dynamique en expérimentant des espaces d’écriture , dans les cafétérias ou à l’entrée des bibliothèques.
En effet, nous avons pu réserver un espace de la cafétéria ou une salle qui se trouve entre le hall et la bibliothèque. Dans ces espaces, visibles des étudiants et des personnels, ouverts, nous avons proposé à ceux qui le voulaient de participer à un atelier d’écriture pendant l’heure du déjeuner. Les dates des ateliers sont annoncées à l’avance via la page “Et si on prenait le temps”, mais tout un chacun peut y participer au dernier moment. Les ateliers d’écriture comme espaces de respiration, car ils suspendent temporairement les rythmes ordinaires de l’université, ouvrent un temps de disponibilité à soi, aux autres et au sensible, et rendent possible une pratique collective du care, de l’écoute et du décalage.
En 2026, nous retentons exclusivement le format ‘pop-up’, ouvert à toustes.
Des espaces qui essaiment jusque dans les enseignements
Ces espaces indisciplinés créés sur des temps de pause ont été prolongés par certaines d’entre nous au sein de leurs enseignements. Un module professionnalisant peut devenir ainsi un espace pour penser des futurs souhaitables. Les unités transversales semblent pouvoir s’y prêter plus facilement mais les unités disciplinaires, même de sciences dites dures, ne sont pas à exclure. Ces choix pédagogiques indisciplinés permettent de remettre du lien au sein des classes, de penser le cours comme un espace où le décalage permet de s’autoriser une pratique réflexive collective, féconde et située de sa discipline, voire d’y faire advenir des transformations.
Ce que nous proposons concrètement dans ces espaces n’est sans doute pas l’essentiel : l’essentiel est d’offrir l’occasion de sortir de nos roues et voir si, au retour de cet espace, elles pourraient prendre d’autres formes, toutes différentes, et qui coexisteraient en soutien les unes des autres. Nous allons tout de même partager quelques propositions pour sortir la tête du guidon.
D’abord, gardons en tête les conseils donnés par Maria-Grace Salamanca González dans ses ateliers esthétiques du care. La consigne doit être claire, simple et compréhensible rapidement ; elle ne peut pas être trop rigide, doit pouvoir s’adapter et se redéfinir à la dernière minute en fonction de l’énergie du groupe. Toute personne doit être libre de quitter l’atelier à tout moment.
Plein de façons de sortir la tête du guidon
En vrac, nous avons proposé :
- de l’écriture : on propose une contrainte créative (en fonction des envies du jour, de la saison, de nos lectures ou expériences inspirantes du moment), on laisse au groupe un temps d’écriture fixé en amont et on partage ;
- de la vibration : du chant avec une chorale participative ou juste un canon simple et entrainant ;
- du mouvement : libre ou guidé, avec des micro-gestes ou des mouvements énormes, en musique ou pas ;
- des lectures : à haute voix de textes sélectionnés en amont et partagés, style arpentage ;
- des échanges : de silences, de mots, de lettres, de regards, de gestes, de mimes.
Et on pourrait ajouter à la liste du dessin, du modelage, de la peinture, du fanzine, du crochet, du tricot, des origamis, du tissage, des activités créatives accessibles, faciles à prendre en main, sans obligation aucune de devoir produire quoi que ce soit, sans devoir venir avec ou développer d’expertise particulière, juste pour le plaisir d’explorer avec les sens, de se décaler, de changer de regard, et de participer à un collectif bienveillant.
Des pratiques simples, souples et appropriables
Pour s’inspirer, nous sommes parties à la cueillette d’idées pratiques à se réapproprier pour exprimer l’indiscipline : plusieurs auteur‧ices dont vous trouverez les références en fin de notices proposent des pratiques d’éconarration, d’observation, des histoires guidées pour aider à décaler nos imaginaires, des silences pour se mettre en lien… Tout peut devenir source de propositions intéressantes à inventer.
A chaque atelier, avant de commencer, un temps est consacré à se présenter et être accueilli‧e. Avant de se quitter, un temps d’échange, un tour de parole où chacun•e prend la parole pour exprimer son ressenti, sa traversée (avec un temps maximum, que tout le monde puisse avoir l’occasion de parler) peut être envisagé.
Un exemple concret d’atelier : les cartes comme déclencheurs de parole
Un exemple concret qui mêle échange, écriture et qui peut être conduit en classe, en atelier, en intérieur comme à l’extérieur, et qui peut être revisité à souhait. C’est un chouette moment à partager pour créer des liens et des rencontres au sein d’un groupe.
Avant l’arrivée des participant‧es, on étale, de façon très désordonnée, sur une table, beaucoup de cartes du jeu DIXIT. Il y en existe beaucoup d’autres types, mais elles sont tellement variées, pleines de couleurs, de dessins à la fois esthétiques, mystérieux et intrigants, que malgré elles, elles parviennent à attirer même les plus sceptiques. Il est important de pouvoir circuler librement autour de cette table. Une fois que tout le monde est là, on pose une question, puis on leur demande de choisir une carte de la table afin de répondre à la question. On les invite à laisser l’instinct choisir, à ne pas trop réfléchir à leur choix. On les encourage à bouger autour de la table pour jeter un œil à toutes les cartes. L’idée est aussi d’autoriser le mouvement dans l’espace. Il est possible de répéter cette étape plusieurs fois, jusqu’à 4-5 questions.
Voici quelques exemples de questions :
- “Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?”, question très simple pour se mettre en action sans pression, souvent bien en première position
- “Pourquoi avez-vous choisi d’être là ?”, la question peut fonctionner aussi en classe pour un cours à option, ou “qu’attendez-vous de ce cours” si le cours n’est pas optionnel.
- “Comment ressentez-vous le monde ?”, la magie des cartes dixit est qu’elle fait naître des réponses complexes à cette question à laquelle du tac au tac il serait très difficile de répondre.
- “Si vous receviez un cadeau de temps d’une journée, qu’en feriez-vous ?”, “Qu’est-ce qui vous ressource ?”, “Pour vous, le “Care” c’est quoi ?”
- “Qu’est-ce qui attire votre attention dans l’actualité ?”
- “Quand vous pensez au futur du monde (autre version : à votre futur), vous pensez à quoi ?”
La liste est infinie. Ensuite, les personnes se rassemblent en groupe de 8 à 10 maximum et racontent à tour de rôle: l’histoire de leurs cartes, pourquoi elles les ont choisies, sans respecter forcément l’ordre des questions. Il est important d’inviter les personnes du groupe à pratiquer une écoute active et à ne pas interrompre la personne qui parle, à ne pas la corriger ou prétendre régler les problèmes ou désaccords qui peuvent émerger à ce stade. Certaines histoires seront très rapides, d’autres aimeront partager plus longuement leur récit. Il est important de veiller que toustes puissent prendre la parole, on peut donc annoncer un temps max (ex: 4 min), et proposer que la personne à gauche de celle qui parle soit la gardienne du temps, et elles décident ensemble d’un moyen doux pour l’avertir de l’approche de la fin de son temps de parole (ex: 1 min avant en déposant une main sur son bras).
A l’issue de cette partie, qui peut prendre jusque 45 min, vous pouvez proposer un exercice d’écriture rapide (3-4 min) quelques phrases qui commenceraient toutes par “Et si on prenait le temps de…“. A l’issue de ces 3 min, on peut se mettre en cercle debout. La première personne commence à prononcer à voix haute avec sa première proposition choisie de prendre le temps : “Et si on prenait le temps de (ex: dormir)”, La deuxième enchaine : “de (ex: penser sans attendu”)”, la troisième “de…” et ainsi de suite, dans le sens des aiguilles d’une montre. La parole tourne vite et crée comme une roue. Nous invitons pendant ces tours les membres du cercle à se déplacer dans l’espace pour déformer symboliquement et littéralement cette roue. On peut terminer par une respiration et une promesse de prendre du temps.
Ces espaces transforment
Tous ces espaces éphémères sur le temps de midi, ou en classe, nous ont permis de créer des rencontres entre membres du personnel et étudiant•es, de créer et renforcer des liens, à travers des expériences partagées qui sont autant de temps qui cultivent la joie, la surprise et l’échange et contribuent à tisser le réseau d’essaimage.
et font grandir le collectif
Notre force, dans cette initiative, est que nous sommes beaucoup à la porter, et toujours heureuses d’accueillir au sein de l’équipe des essaimeureuses de nouvelles âmes. Au fil de la création de ces espaces éphémères, nous pouvons espérer que le collectif d’essaimage s’agrandisse, jusqu’à ce que prendre le temps de s’extraire, bouger, chanter, écrire, rire, lire à haute voix, ensemble, au milieu du campus, ne soit plus vu comme « hors norme », louche et gênant, mais accueillant et attirant car ressourçant, encapacitant, émancipant et transformateur.
Bibliographie
Bateson, Nora. 2023. Combining. Triarchy Press.
Biancofiore, Angela, et Clément Barniaudy. 2024. L’éconarration: des ateliers d’écriture pour transformer notre relation au vivant. Documents. Le Bord de l’eau.
Egger, Michel Maxime, Tylie Grosjean, et Elie Wattelet. 2023. Reliance: manuel de transition intérieure. Domaine du possible. Actes Sud Colibris.
Glaymann, Dominique, et Aurélie Djavadi. 2025. Des enseignants-chercheurs à la recherche du temps perdu : regard sur le malaise universitaire.
Macy, Joanna, et Molly Young Brown. 2021. Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre: revenir à la vie. 3e éd. revue et Augmentée. Le Souffle d’or.
Moraga, Cherríe, Gloria Anzaldúa (ed.), Noémie Bannerot-Polverini (trad.), Jules Falquet (pref.), et Paola Bacchetta. 2026. Ce pont, mon dos: Voix de femmes de couleur étasuniennes radicales. Sorcières. Éditions Cambourakis.
Nova, Nicolas. 2022. Exercices d’observation: dans les pas des anthropologues, des écrivains, des designers et des naturalistes du quotidien. La vie des choses. Premier parallèle.
« Regarder les réfugiés dans les yeux : une expérience vidéo fait tomber les barrières ». 2016. Amnesty International.
Salamanca González, Maria Grace. 2023. Esthétiques du care pour l’anthropocène. À partir de l’anthropocène. École urbaine de Lyon Cité anthropocène Éditions Deux-cent-cinq.
Starhawk, Géraldine Chognard, Isabelle Fremeaux, et John Jordan. 2021. Comment s’organiser ? manuel pour l’action collective. Sorcières. Cambourakis.
Suchet, Myriam. 2016. Indiscipline! tentatives d’univercité à l’usage des littégraphistes, artistechniciens et autres philopraticiens. Indiscipline. Nota bene.